De la « pomme d’or » suspecte à l’icône absolue de la cuisine italienne, la tomate a traversé
cinq siècles d’histoire avant de devenir l’or rouge du Mezzogiorno. Découvrez son épopée, ses terroirs
emblématiques et la recette authentique du sugo italien.

Aujourd’hui indissociable des spaghetti al pomodoro ou de la pizza, ce fruit charnu a pourtant traversé une longue période de méfiance avant de devenir l’« or rouge » de la péninsule. Découvrez la fascinante épopée de sa conquête de l’Italie.

🍅 LA CHRONIQUE HISTORIQUE

L’histoire de la tomate est un véritable roman d’aventures qui traverse les océans, les siècles et les préjugés. Si nous la considérons aujourd’hui comme le pilier de la cuisine méditerranéenne, son parcours mondial a été tout sauf un long fleuve tranquille.

Voici les grandes étapes de son épopée, de ses origines sauvages jusqu’à son adoption dans les cours présidentielles et les cuisines populaires.

🧭 Des Origines Sud-Américaines à la Domestication Mexicaine

À l’état sauvage, la plante trouve son origine dans le nord-ouest de l’Amérique du Sud, une zone géographique qui correspond aujourd’hui au Pérou, à l’Équateur et à la Colombie. C’est depuis cette région que ses graines ont voyagé vers le nord, probablement transportées par des oiseaux migrateurs.

C’est au Mexique que sa véritable domestication a eu lieu. Les Mayas et les Aztèques s’en emparent, et sous l’effet de la culture, la taille du fruit s’accroît pour devenir particulièrement intéressante d’un point de vue alimentaire. Le terme même de « tomate » dérive d’ailleurs directement du mot aztèque tomatl. À l’origine, ce nom désignait plutôt la tomatille (un petit fruit rond jaune verdâtre que l’on appelle aujourd’hui « cerise de terre » au Québec).

Les conquistadors espagnols, menés par Hernán Cortés, découvrent ce légume-fruit lors de la conquête de Mexico en 1519. Ils rapportent alors les graines en Occident sous l’appellation unique de tomate.

🇪🇸🇮🇹 L’Arrivée en Europe : Une « Pomme d’Or » Espagnole et Italienne

Introduite en Espagne, la tomate traverse rapidement la Méditerranée pour rejoindre l’Italie, favorisée par le fait que la ville de Naples est alors sous domination espagnole.

  • En Italie (1544 – 1554) : Dès 1544, le médecin et botaniste toscan Pietro Andrea Mattioli décrit le fruit. En 1554, il publie un dessin officiel de cette plante qu’il nomme poma aurea (« pomme d’or »). Les premières variétés européennes présentant une teinte dorée, la langue italienne finira par sceller définitivement le mot pomodoro.
  • En Espagne : Contrairement à ses voisins, l’Espagne intègre le fruit assez tôt dans sa gastronomie, notamment à travers le célèbre gaspacho, cette soupe froide légère et rafraîchissante.

🧪 Deux Siècles de Méfiance, de Plomb et de Poison

Malgré sa beauté, la tomate va être boudée par les tables européennes pendant près de deux cents ans. Elle subit un triple handicap :

  1. La toxicité des feuilles : Appartenant à la famille des Solanacées (comme la belladone), ses feuilles contiennent de la solanine. Les botanistes la baptisent même Lycopersicon (« fruit du loup ») pour marquer la méfiance qu’elle inspire.
  2. L’intoxication au plomb : Lorsque les classes aisées tentent de consommer la tomate dans de la vaisselle en étain ou à base de plomb, l’acidité naturelle du fruit dissout le métal. Cela provoquait de graves intoxications au plomb, dont on accusait injustement la pauvre tomate.
  3. L’usage restreint : Son usage reste donc cantonné aux soins médicaux (on lui prêtait des vertus contre les calculs ou la rétention d’eau) et surtout à la décoration pour habiller les jardins botaniques, les cabinets et les tonnelles.

🌍 La Conquête Difficile du Reste de l’Europe

Chaque pays européen avance à reculons face à cette nouveauté exotique :

🇧🇪 Les Flandres : La « Pomme d’Amour »

L’Espagne dominant aussi les Flandres, le botaniste flamand Rembert Dodoens en fait une description précise en 1557 sous le nom romantique de « pomme d’amour ». Cependant, il se montre très clair : il considère sa consommation comme dangereuse. Il note qu’en allemand, la plante s’appelle gulden appelen ou gold opffel, prouvant qu’elle s’est propagée jusqu’aux régions nordiques.

🇬🇧 La Grande-Bretagne : Deux Siècles de Rejet

Dans les années 1590, le botaniste et chirurgien anglais John Gerard est le premier à cultiver la tomate au Royaume-Uni. Il la dessine dans son célèbre herbier (The Herball or Generall Historie of Plantes), mais décrète fermement que toute la plante — y compris son fruit — est vénéneuse. Son avis négatif va faire autorité en Grande-Bretagne et dans les colonies d’Amérique du Nord pendant deux siècles.

🇫🇷 La France : D’Olivier de Serres à la Révolution

En 1600, le célèbre agronome français Olivier de Serres classe la tomate uniquement parmi les plantes d’ornement dans son livre Le théâtre d’agriculture et mesnage des champs. Il écrit de manière très tranchée :

« Leurs fruits ne sont (pas) bons à manger : seulement sont-ils utiles en la médecine, et plaisants à manier et flairer. »

Il faut attendre 1765 et la publication de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert pour lire que le fruit est enfin consommé depuis peu, mais exclusivement dans le Sud (Languedoc et Provence). C’est finalement la Révolution française, grâce aux grands brassages de populations et aux bouleversements populaires, qui permettra la diffusion de la tomate dans tout le reste du pays.

📜 Les Premières Recettes Écrites d’Antonio Latini (1692)

Le grand tournant culinaire de la tomate en Italie s’écrit à Naples à la fin du XVIIe siècle grâce à Antonio Latini, intendant des cours aristocratiques. En 1692, il publie dans son ouvrage Lo scalco alla moderna les toutes premières recettes écrites à base de tomate en Europe.

Toutes ses recettes portent la mention alla spagnuola (« à l’espagnole »), rappelant l’origine de cette influence culinaire. Fait surprenant pour nous aujourd’hui : aucune de ces recettes ne mentionne de pâtes, l’association avec les féculents n’apparaissant que bien plus tard. Latini propose trois utilisations :

  1. La Salsa di pomadoro alla Spagnola : Une sauce condimentaire très simple. Les tomates mûres sont grillées sur les braises jusqu’à ce que la peau noircisse, puis pelées et hachées finement au couteau. On y ajoute des oignons émincés, du piment (peperoncino), un peu de serpolet (thym sauvage), de l’huile, du vinaigre et du sel. Elle était servie froide pour accompagner les viandes bouillies.
  2. Le Ragoût de viande (Cassuola) : Un plat mijoté complet où la tomate sert de base de cuisson à un mélange de viandes (poulet, veau, caille).
  3. Le Ragoût de légumes mélangés : Un ancêtre direct de notre ratatouille ou de la samfaina catalane, mariant la tomate aux courges, aubergines et oignons.

À l’époque de Latini, cette cuisine reste confidentielle et réservée aux élites. Ce sont les populations les plus pauvres du Sud (les lazzaroni de Naples) qui, utilisant de la vaisselle en bois ou en terre cuite (sans plomb), vont commencer à la consommer en masse au XVIIIe siècle, faisant définitivement chuter les préjugés sur sa toxicité.

🇺🇸🇨🇦 L’Arrivée Modernes aux États-Unis et au Canada

La tomate finira par retourner sur son continent d’origine, mais cette fois-ci en Amérique du Nord, par des chemins détournés :

  • Aux États-Unis (Thomas Jefferson) : Le président américain Thomas Jefferson, ayant séjourné en France dans les années 1780, rapporte des graines et en lance la culture dans son domaine de Monticello en Virginie. En 1806, il l’introduit officiellement à la table présidentielle. Sa fille et ses sœurs vont largement contribuer à populariser sa consommation en transmettant de nombreuses recettes. En 1824, son gendre écrit que la tomate, autrefois ignorée, est devenue un produit extrêmement à la mode.
  • Au Canada : La tomate y reste totalement inconnue jusque dans les années 1850. Ce sont des travailleurs canadiens du textile, partis s’établir en Nouvelle-Angleterre (États-Unis), qui vont rapporter cette « curiosité » botanique dans leur terre natale, lançant une timide révolution maraîchère.

La Saga de la Tomate en Italie : De la Plante Suspecte à l’Icône Mondiale

Originaire des Amériques où elle était déjà cultivée par les Mayas et consommée par les Aztèques, la tomate (Solanum lycopersicum) a été rapportée en Europe par les conquistadors espagnols au XVIe siècle. Elle débarque officiellement en Italie vers 1548, sous le règne de la domination espagnole.

💛 La « Pomme d’Or » Ornementale et Médicinale

À son arrivée, la tomate est bien loin de garnir les assiettes de pâtes. Les premières variétés introduites étant jaunes, les Italiens la baptisent tout naturellement pomo d’oro (« pomme d’or »).

Pendant plus de deux siècles, une profonde méfiance entoure ce fruit. En raison de sa forte teneur en solanine (une substance que la plante produit pour se protéger des parasites), on la soupçonne de toxicité. Pour accentuer cette peur, les botanistes lui attribuent même le nom de Lycopersicon (« fruit du loup »). De plus, son acidité naturelle réagissait mal avec la vaisselle en plomb de l’époque, provoquant de réelles intoxications.

Par conséquent, elle est cantonnée à un rôle de plante ornementale dans les jardins botaniques ou de plante médicinale. En France, en Angleterre ou en Allemagne, on lui prête même des vertus aphrodisiaques, l’appelant « pomme d’amour » (liebesapfel), et on l’utilise dans la confection de philtres et potions.

📜 La Révolution Napolitaine et les Premières Recettes

C’est dans le Sud de l’Italie, et plus particulièrement à Naples, que la tomate va faire sa véritable transition vers la table. La chronologie de son adoption culinaire est jalonnée de repères précis :

  • 1692 : Le chef napolitain Antonio Latini publie la toute première recette écrite de sauce tomate dans son ouvrage Scalco alla moderna, décrivant alors une sauce « alla spagnola » (à l’espagnole).
  • 1773 : Vincenzo Corrado publie dans le Cuoco Galante la première recette de sauce tomate pure.
  • XVIIIe – XIXe siècles : La consommation se généralise enfin, surtout auprès des populations du Sud. C’est l’explosion culinaire : la tomate s’invite sur les pizzas (consacrée en 1889 avec la Pizza Margherita) et sur les pâtes, transformant la cuisine italienne en un phénomène mondial.

🥫 VARIÉTÉS ET TERROIRS : LA GÉOGRAPHIE DE L’OR ROUGE

L’Italie compte aujourd’hui plus de 5 000 espèces de tomates, façonnées par les terroirs. Chaque région possède sa pépite :

🌋 En Campanie : Les Reines du Vésuve

  • Le Pomodorino del Piennolo del Vesuvio AOP : Une petite tomate rouge pointue qui pousse sur les flancs du volcan. Sa peau épaisse lui permet d’être conservée tout l’hiver suspendue en grappes dans les cuisines (le piennolo).
  • La Tomate San Marzano AOP : Originaire de la province de Salerne, sa forme allongée, sa pulpe charnue et sa faible acidité en font la reine absolue pour les sauces et les conserves (pelati).

🇮🇹 Du Nord au Reste du Sud

  • Le Cœur de Bœuf : Très cultivée en Ligurie, c’est une tomate côtelée de gros calibre (pouvant atteindre 500 g), charnue et parfaite pour les salades.
  • La Tomate Belmonte (Calabre) : Une variété géante dont un seul fruit peut peser jusqu’à 1 kg, appréciée crue pour sa couleur rosée et sa chair consistante.
  • Le Fiaschetto de Torre Guaceto (Pouilles) : Une petite tomate de niche, protégée par le mouvement Slow Food, idéale pour les passatas artisanales.

🍳 LA RECETTE DE LA VÉRITABLE SAUCE TOMATE ITALIENNE (IL SUGO)

Une sauce tomate réussie ne demande pas de gadgets, mais du temps, du respect du produit et une cuisson lente pour faire caraméliser les sucres naturels du fruit.

  • Préparation : 20 minutes
  • Cuisson : 1 h 30 à feu très doux (les petites bulles doivent éclater paresseusement)

🛒 Les Ingrédients (Pour 4 personnes)

  • 1,2 kg de tomates fraîches Roma bien mûres (ou 800 g de pelati de qualité supérieure comme Mutti ou Cirio)
  • 1 oignon doux
  • 2 gousses d’ail
  • 3 cuillères à soupe d’huile d’olive extra vierge
  • 1 belle poignée de basilic frais
  • Sel et poivre noir du moulin
  • 1 pincée de sucre (uniquement si les tomates manquent de maturité et sont trop acides)

👩‍🍳 Les Étapes de Préparation

  1. Le Visuel : Si vous utilisez des tomates fraîches, mondez-les (plongez-les brièvement dans l’eau bouillante après avoir incisé la base en croix pour retirer la peau facilement). Concassez la chair.
  2. La Base : Dans une casserole épaisse (idéalement en fonte émaillée pour une diffusion homogène de la chaleur), faites suer l’oignon finement émincé dans l’huile d’olive pendant 8 minutes à feu doux. Ajoutez l’ail haché les 30 dernières secondes (l’ail ne doit pas brunir sous peine de devenir amer).
  3. Le Mijotage : Incorporez les tomates, écrasez-les grossièrement à la cuillère en bois et portez à léger frémissement. Laissez réduire à feu doux pendant 1 h 30 sans couvrir complètement la casserole (pour laisser l’eau s’évaporer et concentrer les saveurs). Remuez de temps en temps.
  4. L’Assaisonnement : En fin de cuisson, ajustez le sel, le poivre et la pincée de sucre si nécessaire.
  5. La Touche Finale : Ajoutez les feuilles de basilic frais 5 minutes avant d’éteindre le feu. Les ajouter trop tôt détruirait leur parfum anisé et leur donnerait une couleur kaki. Vous pouvez laisser la sauce rustique ou la passer au moulin à légumes pour un rendu velouté.

💡 L’astuce des Trattorias : Au moment de mélanger la sauce à vos pâtes, ajoutez une petite louche d’eau de cuisson des pâtes (chargée en amidon) directement dans votre sauce. Cela va créer une émulsion parfaite et lier intimement le sugo aux pâtes.

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