Le Racisme Anti-Italien en France : du « macaroni » au « rital », quand la cuisine devient une arme sociale
L’histoire de l’immigration italienne en France est souvent racontée à travers la gastronomie : pâtes, pizza, charcuteries, trattorie, pizzerias… Mais derrière cette intégration culinaire aujourd’hui célébrée se cache une réalité plus sombre : celle d’un racisme durable, où la nourriture a servi d’outil de mépris et de stigmatisation.
Comme le montre l’étude de Daniele Zappalà, les relations gastronomiques franco-italiennes sont anciennes, riches, fécondes. Mais l’intégration des Italiens n’a pas été un long fleuve tranquille. Pendant des décennies, les immigrés transalpins ont été insultés, discriminés, parfois agressés, et réduits à des caricatures alimentaires : « macaroni », « rital », « mangeur de pâtes ».
1. « Macaroni » : la nourriture comme insulte
Dès la fin du XIXe siècle, les Italiens sont associés à un aliment : les macaronis. Ce mot devient une insulte raciste, un moyen de réduire une population entière à un plat perçu comme pauvre, monotone, étranger. Dire « macaroni » signifiait : tu n’es pas des nôtres.
Cette stigmatisation culinaire accompagne une hostilité sociale plus large : les Italiens sont accusés de voler le travail, de vivre entre eux, d’être « trop nombreux ». La violence atteint son paroxysme lors du massacre d’Aigues-Mortes en 1893, où des ouvriers italiens sont lynchés.
2. « Rital » : un mot chargé d’histoire et de douleur
Le mot rital est aujourd’hui ambivalent : insultant dans la bouche de certains, affectueux dans la littérature (notamment chez Cavanna), revendiqué par d’autres. Son origine n’est pas totalement tranchée, mais deux théories dominent.
• L’explication linguistique
Selon le CNRTL, rital vient de Ital, apocope de « Italien ». Au Moyen Âge, le z se prononçait comme un r roulé : on disait « Pazis » pour Paris, « ma mèze » pour ma mère. Ainsi, les Ital → lé Rital. Une évolution phonétique devenue sobriquet.
• L’explication historique
Selon une autre tradition orale, R-Ital serait l’abréviation inscrite sur les documents administratifs des immigrés : R pour « résident » ou « réfugié », Ital pour « italien ». D’autres évoquent les wagons de trains marqués « Rapatriés Italiens » dans les années 1920.
Quelle que soit l’origine exacte, le mot rital a longtemps été utilisé pour humilier. Cavanna, dans son livre Les Ritals, raconte avec force cette enfance marquée par le mépris, la honte, les insultes, mais aussi la fierté d’être italien.
3. Une intégration culinaire… mais pas sociale
Paradoxalement, alors que les Italiens étaient discriminés, leur cuisine s’installait peu à peu dans les habitudes françaises. Les commerces « Produits d’Italie » apparaissent dans les quartiers ouvriers, les pâtes et la polenta deviennent familières, les pizzerias se multiplient.
Mais cette intégration gastronomique ne signifie pas une intégration sociale. Pendant longtemps, les Italiens restent perçus comme étrangers, pauvres, « mangeurs de pâtes ». La nourriture devient un marqueur identitaire, un signe de différence.
4. Des préjugés à l’adoption : comment la cuisine italienne a conquis la France
Au fil du XXe siècle, les représentations changent. Le tourisme en Italie, les films franco-italiens, la médiatisation de la cuisine, la montée de la pizza et des pâtes dans les foyers français transforment l’image de l’Italie.
La cuisine italienne devient :
- une cuisine du voyage,
- une cuisine du naturel,
- une cuisine simple et chaleureuse,
- une cuisine complémentaire de la cuisine française.
Ce qui était autrefois moqué devient un symbole de convivialité et de qualité.
5. Aujourd’hui : un héritage assumé, mais une mémoire à préserver
Le mot rital n’a pas disparu. Il est parfois revendiqué, parfois rejeté, parfois réapproprié. Mais il rappelle une vérité essentielle : l’intégration culinaire ne gomme pas les blessures sociales.
Comprendre cette histoire, c’est reconnaître que la cuisine italienne n’est pas seulement un plaisir : c’est aussi le témoignage d’un peuple qui a dû lutter pour être accepté.
Et c’est grâce à cette histoire que la France et l’Italie forment aujourd’hui un couple gastronomique unique, fondé sur la complémentarité, le respect et la passion du goût.







